Droit de regards, Marie-Françoise Plissart

Marie Françoise Plissart, née à Bruxelles en 1954, est une photographe et cinéaste belge. En 1985, elle réalise le roman photo Droits de regards, un livre de 36 pages sans textes, uniquement des photos dont la narration fonctionne comme une suite de palindromes.

L’ouvrage Droit de Regards est suivi d’un texte de Jacques Derrida, 1985, dont voici un extrait.

- C’est pourquoi ce je disais: la question du genre pose et développe la différence sexuelle, dans son instabilité la plus indécise, la différence tremblante, justement, et non la dualité oppositionnelle. Ce qui tremble ici, c’est la loi du genre. Mais il n’y a aucun discours à reconstituer, personne n’est jamais en train de parler, présentement. Si l’oeuvre touche à la différence sexuelle, à la question du genre comme damier du il/elle, il la met en mouvement sans la confier à quelque cinéma muet. Celui-ci a toujours été parlant bien entendu. Comme le roman photo, il a pour condition quelque légende et, même si elle ne paraît pas, on la suppose au présent. On voit les personnages parler. Ici jamais. Et puis une autre différence, autre cinétique, le mouvement se voit ici arrêté, surpris, capté dans une série d’immobilités, de poses visibles comme telles. Leur discontinuité joue un rôle essentiel. Le cinéma mise aussi sur un certain discontinu, certes, et cette oeuvre met sans doute le cinéma en scène, elle photographie le cinéma, le mime et le cite, mais les coupes ou les blancs correspondent maintenant à une autre organisation de l’espace et du temps, à un rythme sans commune mesure. Il y a les blancs visibles et chargés de sens potentiel, les blancs du damier ou toute la symbolique qui peut opposer l’ange blanc et l’ange noir; mais il y a aussi les «blancs» du temps mort entre les images, les scènes, les pages, les cases. On pourrait dire aussi les «trous noirs» indéterminés qui ne font pas partie de la série précédente et dans le fond desquels vous pouvez «inventer» le mouvement autant que les mots. Voilà un fonds indéterminé, indifférent, aléatoire, aussi insignifiant que le discours que vous imagineriez à la place d’une ponctuation – du moins où il reste confiné, et surtout contrôlé, dans sa grammaire et dans sa signification, par ce qui se trouve déjà écrit. Mais la liberté de jeu reste encore quasiment illimitée. Elle nous permet ici de parler, trop sans doute, mais nous pourrions dire encore tant d’autres choses, dans toutes les langues, durant un temps pratiquement infini. Nous pouvons toujours meubler cette grande pièce vide, ou presque, avec du cinéma, du théâtre, de la littérature, avec du mouvement ou avec des mots, nous pouvons suivre ou accompagner toutes les «parties», faire partie de leur suite.

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